GRAND PRIEURÉ DE FRANCE

Fondation du Grand Prieuré de France de l'Ordre de L'Hôpital
Les premiers établissements des Hospitaliers en Occident, dont le développement fut rapide, nécessitèrent, dès le début du XIIe siècle, la création d'un fonctionnaire chargé de les administrer et d'être l'intermédiaire entre eux et le siège de l'Ordre, établi en Terre-Sainte. Ce fut à Saint-Gilles, en Provence, que ce dignitaire résida ; le choix de ce point s'explique par le fait que Saint-Gilles était, au moyen âge, le port d'embarquement des croisés et des pèlerins, et que, dès le début du XIIe siècle, l'Hôpital y eut une maison. Dès 1113, en effet, l'existence de celle-ci est constatée (1), et nous savons qu'elle prit, dans les années suivantes, une extension considérable. Il semble que, dès 1117, le grand prieur de Saint-Gilles ait été en fonctions (2) ; en tous cas, à défaut de date certaine, on peut affirmer sans témérité que vers cette époque le grand prieuré était fondé. Nous en avons pour preuve les donations, de jour en jour plus fréquentes, que l'enthousiasme des fidèles multiplia avec une rapidité vraiment surprenante en faveur de l'Ordre nouveau, et qui réclamaient la présence d'un représentant du grand maître. L'essor pris par l'Hôpital fut tel qu'avant la fin du XIIIe siècle les possessions de l'Ordre qui relevaient du grand prieuré de Saint-Gilles s'étendaient sur toute la surface de la France actuelle, de la Belgique et d'une grande partie de la Péninsule Ibérique.

Devant l'importance de ces progrès, l'administration de biens aussi nombreux qu'éloignés les uns des autres ne pouvait être efficaces si elle restait aux mains d'un seul homme ; il fallut réduire la circonscription du prieuré de Saint-Gilles. Deux démembrements intervinrent : le premier porta sur les biens de l'Ordre en Espagne, qui furent groupés sous l'autorité d'un nouveau dignitaire, du châtelain d'Amposte ; le second comprit, sous le nom de grand prieuré de France, l'ensemble des possessions situées dans les pays de langue d'oïl (3). S'il est, en général, impossible de déterminer exactement l'époque de pareils remaniements, — et c'est ici le cas pour la châtellenie d'Amposte, dont la constitution se place entre 1150 et 1160, — nous croyons pouvoir, en ce qui concerne le grand prieuré de France, apporter sinon une certitude absolue, du moins une approximation suffisante pour équivaloir à une date précise ; tel est le but de la présente étude (4).

La solution du problème résulte du rapprochement de deux documents, dont nous donnons le texte plus bas. Dans le premier, daté de 1178, le grand prieur de Saint-Gilles intervient pour concéder à un tiers des terres situées dans le ressort de ce qui sera plus tard le grand prieuré de France ; dans le second, au contraire, postérieur d'un an au premier (1179), figure un personnage du nom d'Anselme, avec la qualification de primus prior in Francia. Ces deux textes, en s'éclairant mutuellement, nous autorisent à affirmer que le grand prieuré de France fut fondé entre 1178 et 1179 ; le court intervalle de temps qui les sépare permet de donner à cette fondation une date d'une précision presque absolue.

Les historiens avaient, jusqu'à ce jour, placé en tête de la liste des grands prieurs de France les noms de Jean le Turc (1130) et de Geoffroy Breton (1173). Nous ignorons sur quels fondements reposaient leurs affirmations, mais les pièces que nous publions ici les réduisent à néant (5). Anselme est, sans qu'aucun doute, possible, le premier grand prieur, et remplit cette charge jusqu'en 1187 (6).

En 1188, Arnoul de Spina le remplace (7), et, l'année suivante, Garnier de Naplouse cumule les fonctions de grand prieur d'Angleterre et de France ; il a deux lieutenants qui le suppléent dans l'administration de ce dernier prieuré (8). Mais bientôt après il est élevé à la dignité de grand maître de l'Ordre (avant octobre 1190) (9), et le nouveau titulaire du prieuré de France est Auger (1191 et années suivantes) (10)

On voit, par ces quelques lignes, que, si la date de constitution du prieuré était inconnue, la chronologie des premiers prieurs n'était pas moins obscure et méritait les rectifications que nous avons pu y apporter. Il est souvent difficile de percer les ténèbres dont sont enveloppés les débuts d'une institution nouvelle, et c'est pour nous une bonne fortune d'avoir été en mesure, pour le grand prieuré de France, de jeter quelque clarté sur ce point spécial.

PIÈCES JUSTIFICATIVES

I

1178. — Odin, prieur de l'Hôpital de Saint-Gilles, en exécution du chapitre de l'Ordre tenu à Cerisiers (11), concède, diverses sous conditions, à Godin et à ses héritiers toute la terre appartenant à la dotation des églises de Saint-Symphorien (12), de Spiennes (13) et de Vellereille (14), et d'autres biens.
Pièce justificative 1 Latin

II

1179. — Thibaut, abbé de Saint-Maur-des-Fossés, et Anselme, premier grand prieur de France, concluent un accord relatif aux dîmes de Pilvamier (16), de Fessard et du Tremblay.
Pièce justificative 2 Latin
Sources : Delaville Le Roulx, Joseph. Mélanges sur l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, page 3. Paris 1910 - BNF

NOTES

1. Le pape Pascal II place sous l'autorité du grand maitre les maisons de Saint-Gilles, etc. (Mansi, Concilia, XXI, 87).
2. Une liste des grands prieurs de Saint-Gilles, dressée au commencement de ce siècle (Arles, Archives communales) cite, mais sans preuves, un prieur de Saint-Gilles, Bérard, en 1117. Au contraire, en 1143, l'existence d'un grand prieur, Aymon, est hors de doute (Pauli, Codice diplomatico del sacro militar ordine Gerosolimitano (Lucques, 1733-1737, 2 volumes in-folio), I, 23).
3. Si cette délimitation n'est pas absolument rigoureuse, elle donne cependant une idée suffisamment exacte de ce démembrement. Il convient de remarquer qu'ultérieurement, au XIVe siècle, le grand prieuré de France subit de nouvelles transformations ; il fut réduit aux provinces des bassins de la Seine, de l'Escaut et d'une partie de celui de la Meuse, et on forma à ses dépens le grand prieuré d'Aquitaine (bassin inférieur de la Loire, bassin de la Charente et Bretagne) et pour partie le grand prieuré de Champagne (Champagne, Bourgogne, Lorraine).
4. Le grand prieuré de Saint-Gilles éprouva encore un double remaniement par la création, au XIIIe siècle, du grand prieuré d'Auvergne, formé du massif central des Cévennes et du Jura, et par celle du grand prieuré de Champagne dont la majeure partie fut prélevée sur les provinces qui lui étaient restées après la constitution du grand prieuré de France. Enfin, en 1315, on lui enleva, pour former le grand prieuré de Toulouse, le Haut Languedoc, la Guyenne, la Gascogne, le Bigorre, la Biscaye et le comté de Foix.
5. Mannier, Les commanderies du grand prieuré de France (Paris) 1874, in-8°), page XXXIV.
6. 1185, Paris, Archives nationales, M. 14, n° 28 (chirographe original scellé) ; 1186, Paris, Archives nationales, L. 731, chapitre de Laon (chirographe original); 1187, Paris, Archives nationales, S. 2351, n° 28 (original scellé).
7. Paris, Archives nationales, S. 5144 A, n° 8 (copie, XVe siècle). D'après cette pièce, Anselme se serait appelé « frater A. de Corbolio »
8. Paris, Archives nationales, S. 5115 B, n° 48 (chirographe original). Mannier (Commanderies du grand-prieuré de France, page XXXIV) place bien ce personnage à cette date ; c'est le seul point exact de sa chronologie des premiers grands prieurs.
9. Delaville Le Roulx, Les Archives, la Bibliothèque et le Trésor de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem à Malte (Paris. 1883 in-8e), page 210.
10. Paris, Archives nationales, S. 2154 A, n° 1 (original scellé). Mannier (opuscule cité, page XXXIV) place à tort en 1191 un prieur du nom d'Ancel.
11. Yonne, arrondissement de Joigny.
12. Mons, Archives de l'Etat, commanderie du Piéton, n° 115 de l'inventaire imprimé (originale scellé).
— Analyse: L. Devillers, Inventaire analytique des commanderies Belges (Mons, 1876, in-4°), 25.
13. Belgique, province de Hainaut, à 1 lieue 1/4 à l'Est de Mons.
14. Belgique, province de Hainaut, à 1 lieue 1/4 au Sud-Est de Mons.
15. Belgique, province de Hainaut, à 2 lieues au Sud-Est de Mons.
16. Paris, Archives nationales, L. 459, n° 19 (chirographe original). — Analyse : Mannier, Commanderies du grand-prieuré de France, 74 ; Paris, Archives nationales, S. 5776, folio 218 (inventaire de Saussoy, 1750)
— Seine-et-Marne, arrondissement Fontainebleau, canton Château-Landon, commune Mondreville.

Sources : Delaville Le Roulx, Joseph. Mélanges sur l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, page 3. Paris 1910 - BNF