Anti-Grand-Maitre

Un anti Grand-Maître de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem

Arbitre de la paix entre Galéas Visconti et la République de Florence (1391-1392)
Parmi les grands-maîtres de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, il en est un, Richard Caracciolo (1383-1395), dont l'existence est peu connue, et dont il est intéressant, en raison même des circonstances dans lesquelles il fut promu au magistère, d'étudier la vie et les actes. Il fut considéré par l'ordre à Rhodes comme un usurpateur, comme un anti grand-maitre, et il n'y eut qu'une fraction peu nombreuse des chevaliers pour le reconnaître. C'est dire qu'il n'exerça aucune autorité dans le gouvernement de l'ordre, c'est expliquer aussi l'oubli dans lequel il est resté.

Le grand schisme, en divisant l'Europe et en la forçant à prendre parti pour le pape d'Avignon ou pour celui de Rome, fît naître au sein de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem une scission entre les chevaliers anglais, italiens et allemands restés fidèles à Urbain VI, et la majorité de l'ordre qui, avec le grand-maître Heredia, s'était prononcée pour Clément VII (1). C'est dans ces circonstances que Richard Caracciolo, d'une ancienne et noble famille de Naples, prieur de Capoue, fut promu par Urbain VI au magistère (août 1383), dans l'espoir de grouper autour de lui les chevaliers qui n'avaient pas suivi le parti de l'antipape (2). Quelques chevaliers italiens le reconnurent immédiatement ; un soi-disant chapitre général fut réuni à Naples (mars 1384) pour sanctionner la nomination du nouveau grand-maître ; on envoya à Rhodes pour gagner le couvent ; mais tout fut inutile. Malgré les efforts faits on sa faveur, Caracciolo ne fut accepté que par quelques chevaliers italiens, anglais et allemands (3) ; le reste, et c'était le plus grand nombre, resta fidèle à Heredia et au pape d'Avignon (4).

Caracciolo, avec une autorité aussi précaire, ne pouvait prétendre à diriger l'ordre de Saint Jean de Jérusalem. Roi sans sujets, il resta attaché à la personne du pape, auprès duquel il avait toujours rempli d'importantes fonctions (5), et c'est en cette qualité qu'il fut choisi comme un des arbitres destinés à mettre fin a la guerre que se faisaient Florence et Milan, et dans laquelle presque tout le nord de l'Italie se trouvait engagé (1390-1391) ; le rôle de Caracciolo dans ces négociations, que tous les historiens ont indiqué en quelques mots, ne fut pas sans importance ; nous espérons grâce aux documents recueillis par nous aux archives de Florence, pouvoir le déterminer avec précision, et donner une idée complète des négociations diplomatiques nombreuses dont la conclusion de la paix fut l'objet (6).

A la fin du XIVe siècle, les états du nord de l'Italie, parvenus à une prospérité très grande, ne cessaient d'être en lutte les uns contre les autres, et de s'unir par des ligues que le caprice des politiques rompait comme il les avait formées.

Le seigneur de Milan, Jean Galéas Visconti, comte de Vertus, et la république florentine personnifiaient, dans les dernières années du XIVe siècle, des intérêts politiques, commerciaux et diplomatiques tout à fait différents ; l'un, comme l'autre, avait sa confédération ; autour d'eux s'agitaient les ambitions et les convoitises des républiques voisines ; tantôt du parti de Milan, tantôt alliées aux Florentins, suivant que l'une ou l'autre alliance offrait plus de sécurité à leur commerce, plus d'avantages à leur industrie ou à ceux qui étaient à la tête de leurs affaires, elles changeaient de ligue à tout instant, et leur diplomatie, plus active et habile qui inspirée par une politique persévérante et conforme à leurs vrais intérêts nationaux, cherchait, par un changement de front exécuté à propos, sans souci de leurs alliés, à faire pencher la balance en leur faveur, et à tirer de leur défection tous les avantages qu'elle pouvait leur procurer.

Dans ce conflit d'intérêts de tout genre, de convoitises de toute nature, la guerre était fréquente. Elle éclata en 1390 entre le comte de Vertus, Jean Galéas Visconti, et les Florentins. Quel qu'ait été le prétexte pour lequel elle fut déclarée, la raison qui lui donna lieu fut l'ambition de Jean Galéas, qui songeait à se créer un royaume au nord de l'Italie ; ses visées politiques devenant un danger pour les Florentins, ils prirent les armes et entrèrent en campagne. De son coté, Jean Galéas chercha des alliés ; il s'unit à Albert, marquis d'Este (7), et plus tard Sienne et Pérouse embrassèrent son parti (8). Florence, de son côté, incapable de soutenir la lutte avec ses seules forces et les condottieri de l'anglais Hawkood, et de résister à son ennemi, attira dans son alliance Bologne, Padoue et le comte Jean III d'Armagnac, que des ressentiments personnels animaient contre Jean Galéas, et qui se chargea de conduire en Italie les bandes anglaises de Guyenne, dont le roi de France avait obtenu le départ à prix d'or (9).

Il n'entre pas dans le cadre de cette étude de raconter les phases des opérations militaires. Jean III d'Armagnac, entré au service de la république florentine, arriva devant Alexandrie avec son armée, s'avança imprudemment avec un petit nombre de cavaliers jusqu'aux portes de la ville et périt dans une embuscade. Ses troupes, restées sans chef, furent le lendemain taillées on pièces (25-26 juillet 1391) ; les Florentins, après la ruine de leurs forces militaires, tout un continuant la guerre avec l'armée de Jean Hawkood, dont la retraite devant un ennemi supérieur fut très habile, ne songèrent plus qu'à conclure la paix.

Les premières ouvertures en ce sens ne se firent pas longtemps attendre. Elles émanèrent très probablement du comte de Vertus, dont la victoire lui faisait espérer une paix avantageuse. Ce fut le doge de Gênes, Antoine Adorno, qui fit les premiers pas ; partisan secret de Jean Galéas, agit-il en cette circonstance de sa propre initiative, ou sous l'inspiration du duc de de Milan ? C'est une question qu'on ne saurait résoudre ; toujours est-il qu'il écrivit aux Florentins, leur annonçant « qu'à la nouvelle de la défaite du comte d'Armagnac, il avait envoyé vers le comte de Vertus pour le confirmer dans son dessein de faire la paix ; que ce dernier, de plus en plus dispose à traiter, devait envoyer à Gênes avant six jours ses ambassadeurs et le grand-maître de Rhodes ; il terminait en engageant Florence à envoyer également des plénipotentiaires (10).»

Florence, cependant, déjà informée des dispositions pacifiques du comte de Vertus et de la médiation officieuse proposée par le doge, lui écrivait au même moment (4 août), et exposait qu'elle avait déjà adhéré au projet de négociations, et qu'elle avait accepté comme arbitres la république de Venise, Pierre de Gambacorta, podestat de Pise, et le légat du pape, grand-maître de Rhodes ; qu'elle avait proposé que le rendez-vous fût fixé à Milan et les négociations traitées à Pise, dont elle exposait avec beaucoup d'insistance les avantages (11). Quelques jours plus tard, répondant à la lettre du doge, la république discutait avec beaucoup de chaleur les objections que lui inspirait le choix de Gênes comme réunion des plénipotentiaires, et demandait qu'on choisît de préférence Lucques, Pise, Petra Santa, ou Modène (12).

Dans cette première phase des négociations, les Florentins n'obtinrent aucune satisfaction ; le doge, secrètement du parti de Jean Galéas, et désirant avant tout jouer le rôle d'arbitre et imposer sa médiation aux deux plus grandes puissances de l'Italie septentrionale à cette époque, n'eût pas trouvé son compte à jouer ce rôle hors de Gênes ; il voulait que la paix fût signée au centre de la puissance des Génois, en leur présence et par les soins de leur doge ; c'était rehausser sa propre autorité en même temps que celle de la république qu'il dirigeait. Gênes fut donc choisi, et les ambassadeurs du duc de Milan, de Florence et de ses alliés y arrivèrent bientôt (13). Le 18 août, la république de Florence écrivait officiellement au doge et au grand-maître de Rhodes, choisis comme médiateurs et chargés en cette qualité de conclure la paix, informait ses alliés de ses intentions, et s'engageait envers Albert d'Este à le faire comprendre dans les conventions de paix, selon la teneur du traité qui le liait à elle (14).

Les ambassadeurs florentins partirent le 28 août pour Pise ; là ils devaient retrouver des envoyés du duc de Padoue et des Bolonais (15), et s'embarquer pour Gênes sur une galère envoyée par le doge ; des circonstances imprévues avaient retardé jusque-là leur départ, et la république s'en excusa auprès du doge (16).

Réunis à Gênes, les plénipotentiaires entrent sans retard en conférence ; mais les premières entrevues, tumultueuses et sans direction, n'amènent aucun résultat. Florence se plaint avec une telle vivacité du comte de Vertus et qualifie sa conduite avec si peu de ménagements que le doge est obligé d'intervenir, de faire adopter aux négociateurs un programme des points à discuter, et de prendre la direction des débats (17).

D'après cette convention, les ambassadeurs de Jean Galéas parlent d'abord, et exposent leurs prétentions, parmi lesquelles la première et la plus essentielle est la restitution au comte de Vertus de Padoue et de son territoire. Ils s'appuient dans cette revendication sur ce qu'avant le commencement des hostilités, Padoue et son territoire étaient déjà entre les mains de leur maître, et menacent de rompre les pourparlers si sur ce point il ne leur est pas donné satisfaction.

Il est facile d'apprécier la valeur de l'argument mis en avant par Jean Galéas ; le Padouan appartenait à François de Carrare, et, s'il était entre les mains des Milanais au début de la guerre, c'est que leur seigneur venait de le lui enlever par ruse deux ans auparavant (1388). La partie adverse avait donc une réponse excellente ; puisque François de Carrare avait repris ses états, il était de toute justice qu'il les conservât. A cela il n'y avait rien à répliquer ; cependant les envoyés du comte de Vertus, auxquels cette clause tenait fort à cœur, persistaient à l'exiger, et les négociations n'avançaient pas ; plus d'un mois s'était écoulé depuis l'arrivée des plénipotentiaires et rien n'avait été décidé ; Florence, en écrivant directement au doge et au grand-maître, se plaignait amèrement des retards apportés à la conclusion de la paix, retards qu'elle ne pouvait expliquer que par le désir secret de Jean Galéas de ne pas traiter (18).

Voyant le peu de succès de la marche suivie jusqu'alors, le doge fait exposer par chacune des parties les clauses qu'elle croit utile d'introduire dans le traité de paix ; mais, là encore, l'entente ne peut se faire sur aucun point ; il suffit qu'un article soit proposé par les plénipotentiaires d'une des parties pour qu'aussitôt ceux des autres le repoussent.

Il n'y avait aucune raison pour arriver jamais à la conclusion définitive de la paix. C'est alors que le doge et le grand-maître demandent aux plénipotentiaires de les désigner comme arbitres et de s'en rapporter à leur décision. Cette proposition, acceptée en principe, est combattue par les ambassadeurs de Florence et de ses alliés ; ils demandent, au préalable, que l'entente se fasse sur les points à soumettre à l'arbitrage du grand-maître et du doge, et les conférences sont suspendues pour que chaque représentant consulte le gouvernement qui l'a accrédité.

Guy Thomaso, arrivé à Florence, expose la conduite des plénipotentiaires, la fait approuver par la république, et part aussitôt pour Bologne, porteur d'une lettre de la Seigneurie demandant aux Bolonais de déterminer quels articles seront soumis aux arbitres ; Florence approuve par avance la décision des Bolonais et s'engage à la soutenir à Gênes, tant en son nom qu'en celui de la ligue.

Quand, après le retour de l'ambassadeur florentin, les conférences sont reprises à Gênes, la motion proposée par Florence, soutenue par ses alliés, est fort mal accueillie des plénipotentiaires milanais. Ses négociateurs, pour se faire respecter, sont obligés de déclarer qu'ils se retirent du congrès ; le doge, partisan secret de Jean Galéas, n'ose donner tort aux ambassadeurs milanais, et il faut le poids de l'opinion publique soulevée contre une pareille conduite pour le forcer, dans une nouvelle conférence, à faire accepter de tous les plénipotentiaires les articles à soumettre aux arbitres (21 déc. 1391).

Mais les mandataires de Jean Galéas n'acceptent pas sans compensation cet échec de leur diplomatie ; ils veulent, puisque les points en litige seront déterminés par avance et qu'ils ne pourront plus agir à leur gré sur le doge, s'assurer un nouvel allié en proposant l'adjonction d'un nouvel arbitre aux deux autres, du peuple de Gênes. Les plénipotentiaires de la ligue, persuadés que le peuple de Gênes agira à l'instigation du doge, hésitent à admettre cette nouvelle prétention de leur adversaire et ne l'acceptent qu'à la condition que les décisions soient prises à l'unanimité par les trois arbitres, et non à la majorité, comme le demandaient les Milanais (19).

Dans ces conditions, la sentence arbitrale ne tarde pas à être prononcée par les trois arbitres. La clause principale porte que François de Carrare gardera Padoue et son territoire ; Jean Galéas conservera de son côté dans le Padouan et la marche de Trévise les terres qu'il possède au moment de la conclusion de la paix, et, pour le dédommager de ce qu'on donne à François de Carrare, il recevra 10,000 florins par an pendant 50 ans ; les autres conditions règlent la situation des territoires pris par les divers belligérants sur le pied de la restitution réciproque, sauf quelques exceptions au détriment de Florence, et l'état des diverses familles compromises par leur fidélité à l'une ou à l'autre des parties ; les arbitres accordent aux plénipotentiaires pour les ratifications jusqu'au 20 janvier 1392.

Cette première sentence ne satisfit personne ; Jean Galéas, mécontent de ne pas obtenir Padoue, donna à ses mandataires de nouvelles instructions et leur fit exposer ses prétentions dans deux mémoires à la date des 8 et 13 janvier (2). On juge de l'étonnement des plénipotentiaires de la ligue et des Florentins en présence de ce nouvel incident. Devant la sentence arbitrale ils étaient prêts, dans un intérêt de paix, à s'incliner, quoiqu'elle ne les satisfît aucunement. Florence surtout, qui menait toute cette affaire pour ses alliés, sentait qu'il était difficile de disputer encore le terrain ; elle avait écrit au grand-maître (10 janvier 1392) pour le remercier de la chaleur et du dévouement qu'il avait déployés à défendre ses intérêts, et pour l'engager à les soutenir toujours avec la même persévérance, dût-il être seul contre tous (21). Quelques jours après, au moment même où finissait le délai de l'arbitrage (20 janvier), elle remerciait le pape de son intervention et du rôle joué en sa faveur par son légat Caracciolo ; elle considérait alors la paix comme conclue, quoique dans cette lettre elle fît de nombreuses restrictions et cherchât à ouvrir les yeux du Saint-Père sur les dangers qui menaçaient l'Italie et le Saint-Siège de la part de Jean Galéas (22).

Les arbitres, devant les nouvelles exigences du comte de Vertus, auquel cependant le projet de traité faisait la part fort belle, comprennent que la paix est loin d'être encore conclue ; que ces réclamations, jointes à celles que ne manqueront pas d'élever Florence et ses alliés, remettront tout en question ; qu'il faudra prolonger le délai d'arbitrage, et que le traité menacera de n'être jamais signé. Ils prennent alors, pour éviter ce mal, usurpant leurs pouvoirs, diverses décisions contraires au projet d'arbitrage réglé en commun, et prolongent d'un mois le délai qui expirait le 20 janvier, sous peine de 100,000 florins d'amende à quiconque s'opposerait à cette prorogation.

L'embarras des ambassadeurs florentins est très grand à cette nouvelle ; les ordres formels de la Seigneurie leur défendent d'accepter cette prolongation, et, cependant, s'ils la refusent, les navires florentins qui mouillent dans le port de Gênes vont être saisis pour assurer le paiement de l'indemnité fixée par les arbitres, et ce sera pour le commerce florentin un désastre financier qu'il faut éviter à tout prix. En présence de cette considération, les orateurs de Florence ratifient la décision des arbitres.

La Seigneurie accueille cette nouvelle avec une profonde tristesse, qui se reflète dans la lettre qu'elle écrivit, le 24 janvier, à son allié le duc de Padoue, l'assurant que la paix, quelque mauvaise qu'elle fût pour lui, quelque lourde indemnité qu'elle l'obligeât à payer, valait mieux que l'éventualité d'une nouvelle campagne, ruineuse pour Florence comme pour Bologne et pour leurs alliés. Elle priait à la même date les Bolonais d'insister en ce sens auprès de François de Carrare, dont les possessions restaient intactes, afin qu'il consentît à la paix (23). Cependant les plénipotentiaires reçoivent l'ordre de demander la rupture de l'arbitrage et de quitter Gênes.

Pendant ce temps les arbitres avaient rendu une sentence nouvelle, qui corrigeait ou complétait divers points de la première (26 janvier 1392) (24), et qui ne répondait en rien aux assurances qu'ils avaient données. Florence et ses alliés se trouvèrent encore plus sacrifiés et se disposèrent à quitter Gênes, en protestant que les arbitres favorisaient ouvertement Jean Galéas et que la mauvaise foi était manifeste.

Malgré son indignation et le retrait de ses ambassadeurs (25), la république de Florence vit bientôt qu'il serait téméraire et impolitique de continuer la guerre ; elle avait besoin de paix ; plus de 1.260.000 florins d'or avaient été dépensés, et la ville était sans ressources ; aussi, dès le 29 janvier, exhortait-elle le duc de Padoue à publier le traité à partir du 1er février (26).

Partis de Gênes le 4 février, en même temps que ceux des autres puissances alliées, les plénipotentiaires arrivent le 8 à Florence ; ils exposent leur conduite et celle des arbitres, qu'ils accusent tous, même le grand-maître, de n'avoir pas tenu leurs promesses, d'avoir pris des décisions sur des points autres que ceux que les plénipotentiaires avaient réglés d'un commun accord et d'avoir rendu la sentence sans leur avis ni leur consentement. La Seigneurie, de plus en plus confirmée dans son désir de conclure la paix, écrit à ses alliés, aux Bolonais et au marquis d'Este, de proclamer la paix (27). En même temps le grand-maître, resté seul à Gênes en présence des ambassadeurs de Jean Galéas, se décide à quitter la ville pour n'être pas forcé de continuer des négociations, alors tout à l'avantage des Milanais. Il va à Pise, et, sur l'invitation des Florentins (28), entre à Florence, où il est accueilli avec de grandes démonstrations de joie, au milieu de l'allégresse générale qu'inspire la conclusion du traité, gratifié de riches présents, et conduit à Notre-Dame des Fleurs, où les Florentins célèbrent par une messe solennelle « la fête de la paix » (18 février 1392). Le capitaine de la guerre, Louis de Capoue, est rappelé à Florence avec ses troupes au même moment, et Jean Galéas accorde aux Florentins, aux Bolonais et à leurs alliés liberté de commerce et de résidence dans ses états (29) (15 février 1392).

Le rôle du légat du pape, grand-maître de Rhodes, fut considérable, comme nous venons de le montrer. Protecteur des Florentins, opposé aux prétentions d'un vainqueur ambitieux, il eut à défendre le terrain pied à pied, et on ne saurait l'accuser d'avoir mal accompli sa tâche. Les Florentins eux-mêmes se plurent à le reconnaître et à lui témoigner leur reconnaissance pour le secours qu'ils trouvèrent en lui. Si nous considérons son œuvre, le traité auquel il attacha son nom, il nous est difficile d'y trouver les fondements d'une paix durable ; mais là Richard Caracciolo fut mal servi par les circonstances ; malgré les démonstrations universelles de joie qui accueillirent la conclusion de la paix, il était facile de prévoir qu'elle n'était pas destinée à être longtemps observée ; les haines restaient vivaces au fond des cœurs, les ambitions déçues s'aigrissaient en secret, les bandes de soldats licenciés devaient, plus tôt ou plus tard, ruiner les campagnes et y porter le trouble (30) ; et à peine le traité était-il ratifié que Florence, Bologne, Este, Padoue, Mantoue et les seigneurs des états de l'Eglise reformaient, pour une éventualité prochaine, une alliance nouvelle. Autant de symptômes qui montraient clairement au grand-maître de Rhodes que le traité qu'il avait contribué à conclure était moins une paix qu'une trêve (31).
Sources : Delaville La Roulx. Mélanges sur l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem. - BNF

NOTES

1. Juin Ferandez de Heredia, grand-maître de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem (1377-1396). Entré de bonne heure dans l'ordre, conseiller de Pierre IV 1336, châtelain d'Emposte en 1344, il se rend à Avignon, prend part à la guerre anglo-française, et, sans assister il la bataille de Crécy, il est présent au sanglant engagement du lendemain (27 avril 1346), et y est grièvement blessé. Il joue un rôle prépondérant dans la guerre soutenue par Pierre IV (1317-8), et dans l'expédition contre Jacques III (1349). Apres diverses négociations diplomatiques, il va à Rhodes et revient à Avignon eu 1355. Il accompagne le légat du pape à la bataille de Poitiers (10 septembre 1356), et est pris par le Prince Noir. Racheté, il rentre en Espagne ; en 1359, il est nommé gouverneur pour le pape et fait triste figure en face des grandes compagnies. Il est ensuite employé à diverses missions politiques en Espagne ; en 1373 et 1375, il préside le chapitre général de l'ordre à Avignon ; en 1376, il conduit la cour pontificale d'Avignon à Rome, en qualité d'amiral de la flotte, et reste à Rome Jusqu'à sa nomination au magistère (1377), — Il fait alors une expédition pour prendre possession de la principauté d'Achaïe achetée par lui, et, après avoir repris Lépante (1378), il est fait prisonnier et relâché en 1381. Il quitte de nouveau Rhodes en 1382 pour retourner à Avignon, où il séjourna jusqu'à sa mort.
2. Bosio : Historia della sacra religione et illustrisima militia di S. Giovanni Gierosolimitano, tome II, page 136 (éditions de Rome, 1630)
3. K. Herquet, pages 94-95.
4. K, Herquet, pages 74-76.
5. Il était ambassadeur de l'ordre auprès du Saint-Siège. Marulli : Vite de gran maestri... Naples, 1636, page 373.
6. Chronicon Estense (Muratori, XV, col. 525) ; Specimen historiae Sozomeni Pistoriensis (Muratori, XVI, col. 1147) ; Poggii Bracciolini hist. liber III (Muratori XX, col. 266-70) ; Marulli, Vite de gran maestri, p. 377 ; Josephi Ripamontii historiarum urbis Mediolanae decadis III, liber III, p. 255 ; Divi Antonini Chronica, I. III, 22, cap. 14, p. 427, etc. Ces différents auteurs indiquent sommairement la médiation de Richard Caracciolo.
7. Le marquis d'Este déclara la guerre le 1 mai 1390 à Florence, Bologne et Padoue ; la campagne ne fut pas heureuse pour lui : François de Carrare, seigneur de Padoue, reprit successivement tout le duché de Padoue dont il avait été dépouillé par Albert d'Este (juin-sept, 1390) et s'empara même de diverses villes dépouillé par Albert d'Esté (juin-sept. 1390) dépendant du marquisat d'Este. Albert d'Este fut très heureux, grâce à l'intervention du duc de Bavière, de traiter avec ses ennemis (1er nov. 1390), et d'entrer dans leur ligue contre Jean Galéas (Chronicon Estense, Muratori, XX, col. 520-5).
8. Pérouse envoya ses plénipotentiaires seulement en novembre 1391, et Sienne en décembre au congrès à Gênes (Rousset : Supplément au Corps diplomatique de M. Du Mont, I, p. 229).
9. Jean III d'Armagnac était père de Béatrice d'Armagnac, mariée à Charles Visconti ; Bernabo Visconti, père de Charles, avait été dépouillé par Jean Galéas et mis à mort. En luttant contre Jean Galéas il venait donc soutenir les droits de son beau-père à la seigneurie de Milan. Un de nos collègues et en même temps de nos amis, M. P. Durrieu, prépare en ce moment un ouvrage sur l'expédition de Jean III en Italie et sur les négociations des Florentins, désireux d'entraîner Charles VI à s'armer contre Jean Galéas.
10. 3 août 1391. Archives de Florence. Registre provenant de la Magliabecchienne.
11. 4 août 1391. Idem.
12. 9 août 1391. Idem.
13. Les ambassadeurs de Jean Galéas étaient Nicolas Spinelli, comte de Gioia, et Guillaume de Bevilaquis. — Florence accrédita Philippe Adimari, Louis Albergottiet Guy Thomaso (Rousset,Supplém. au Codice diplomatico, I, partie II, page 229.
14. Voir pièces justificatives, n° 1 et 2.
15. Les représentants de Padoue, Michel, fils d'Antoine de Rabata, florentin, et François de Conselvis, de Padoue, étaient accrédités depuis le 18 août ; Thomas de Saint-Jean et Andallo Bentivoglio, plénipotentiaires de Bologne, furent désignés le 26 août et partirent le même jour. V. Rousset : Supplément au corps diplomatique de M. du Mont, tome 1, partie II, page 229. — Cronica di Bologna (Muratori, XVIII, col. 551).
16. V. pièces justificatives n° 3.
17. Cronica di Piero Minerbetti (Rerum ital. script. II, col. 281-9). — C'est une source très précieuse pour l'histoire de Florence. Les négociations diplomatiques sont exposées par le chroniqueur avec une parfaite connaissance de la politique qu'il raconte. — Nous lui empruntons tout ce qui a trait à cette partie de notre sujet.
18. 10 octobre. Pièces justificatives, n° 4.
19. 25 déc. 1391. V. pièces justificatives, n° 5. — Nous voyons, d'après cette pièce, que l'on chercha à faire accepter comme arbitres « rupte fidei »
le doge et le commun de Gênes. En présence de l'opposition très vive de Florence, l'idée fut abandonnée.
20. Rousset : Supplément au Corps diplomatico de M. Du Mont, l, p. 232-9. Le premier de ces mémoires ne concerne que les réclamations relatives à Jean Galéas lui-même ; l'autre expose ses prétentions en faveur de ses alliés.
21. 10 janvier 1392. V. pièces justificatives n° 6.
22. 20 janvier 1392. V. pièces justificatives, n° 7.
23. 24 janvier 1392. Registre provenant de la Maeliabecchienne.
24. Rousset, Suppl. au Corps dipl. de M. Du Mont, I, partie II, p. 260-263. — Piero Minerbetti donne à tort la date du 28 janvier (Muratori, Rer. ital. script. II, col. 287).
25. Florence trouvait injuste qu'un article additionnel rendît Corrège aux Bolonais. Elle leur écrivit en ce sens, le 27 janv. 1392. (Reg. provenant de la Magliabecchienne.)
26. 29 janvier 1392. — Reg., provenant de la Maeliabecchienne.
27. Voir pièces justificatives, n°,9 et 10. Les ambassadeurs bolonais revinrent à Bologne le 14 février. (Cronica di Bologna, Muratori, XVIII, col. 551.)
28. Voir pièces justificatives, n° 8. — 11 février 1392.
29. L. Osio, Documenti diplomatici tratti dagli archivi milanesi, I, p. 304.
30. Ma non cessarono le offese perchè cessasse la guerra ; gli odii restavano e i sospetti, e i disegni concetti prima si maturavano piu in segreto ; nè mai le paci in quella età davano quiete, poiche le bande di soldati licenziati seguitavano per conto loro, correndo le strade a fare guasti ed imporre taglie pel riscatto delle terre al che d'ordinario teneva mano coloro medesimi che prima gli ebbero assoldati. (Gino Capponi : Storia della republica di Firenze, 1875, 1, 389-91)
31. Nous savons peu de choses sur les dernières années de Caracciolo. Il les passa auprès du pape, dont il était majordome, et mourut le 28 mai 1395.
— Son tombeau est conservé dans l'église du prieuré de l'ordre de Malte, à Rome, sur l'Aventin. Il se compose d'un socle de maçonnerie dans lequel est enchâssée l'inscription suivante : « Hoc est sepulcrum Reverendissimi in Christo Patris et Domini Fratris Riccardi Caraccioli de Neapoli, Sacræ domus Hospitalis sancti Joannis Hierosolimitani Magistri et pauperum Christi Cusfodis nec non Magistri hospitii Domini nostri papae Bonifacii noni qui obiit anno Domini 1395, die vero decima octava mensis maii, pontificatus prædicti Domini papae Bonifacii noni anno sexto. In quo quidem sepulcro jacet corpus ejus. » Sur ce socle repose un sarcophage antique, d'une décoration assez grossière, à cannelures rudentées, avec têtes de lion portant un anneau aux deux extrémités des cannelures. La forme du sarcophage est ovale ; les deux parties courbes ont deux bas-reliefs analogues, représentant un berger (?) vêtu d'une sorte de chemise nouée à la taille et découvrant l'épaule gauche, et portant en bandoulière une espèce de sacoche. — Le personnage représenté dans le bas-relief de gauche, a, en outre, entre ses jambes, un animal, vu de dos, que nous croyons être un mouton ; près de lui un arbre avec un oiseau.
Sur ce sarcophage sont posés un matelas et deux oreillers sur lesquels est couché le mort, en longue robe et en long manteau fixé autour du cou ; les mains sont jointes, la barbe entière, la figure calme et assez belle.
Des deux côtés du sarcophage deux lions, vus de face, soutiennent un écu écartelé : aux 1 et 4 à une croix, qui est de l'Ordre de Saint-Jean, aux 2 et 3 à un lion rampant, qui est Caracciolo.
Enfin, sur le mur de fond est gravée l'inscription suivante, qui consacre le souvenir de la restauration du tombeau en 1617 ; elle est surmontée d'un écusson portant la croix de Malte. D. 0. M. — Aldobrandinus. de. Aldobrandinis. Romanus — eques. Hierosolymitanus. et. urbis.prior — sepulcrum. hoc. Ricciardi Caraccioli — magni magistri — quod. extra. Templum. in aperto. coelo. jacebat — sub. sacro. tecto. reponi. jussit. M. DC. XVII. — Anno. a. Christo. nato — M. DC. XVII.